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Humeurs
Humeurs
Voici quelques temps, je me trouvai parmi un groupe de
personnes, lors d'une petite fête donnée pour des enfants.

Parmi eux, un papa prenait des photos de sa fille, une
adorable tête blonde de cinq ans. Muni un petit appareil
numérique dernier cri, il déclenchait à qui mieux mieux. Je
l'observais.

Il attira l'attention de la petite et, tenant l'appareil à
bout de bras, l'oeil rivé sur le petit écran grand comme un
timbre poste, il mitrailla pas moins de onze fois en
quelques secondes à peine. 

Cette façon de procéder n'est pas neuve. Le "bracketing" est
fort utilisé en photo de mouvement, sportive notamment. Il
exige du photographe un regard particulièrement affuté.
 
En revanche, ici, c'est cette fébrilité à déclencher à
l'aveugle qui était édifiante. Plus question de prendre le
temps, d'observer la scène, de composer l'image, d'attendre
le moment opportun pour déclencher. Fini, passé, démodé. Ce
qui compte, c'est de shooter, d'engranger un maximum
d'images. Il y en aura bien une, dans le tas, qui passera.
Pourvu qu'il reste de la place sur la carte mémoire!

Pour le reste, on verra devant l'ordi. Ne reste plus qu'à
tout balancer sur le disque dur. Dans cette moisson
d'images, on choisira la moins moche. Et pour le reste,
cadrage, netteté, luminosité, c'est le boulot de Photoshop,
qui saura transformer une citrouille en carrosse. C'est
Tante Yvonne qui va être contente!

Le numérique est un progrès technique indéniable,
d'utilisation souple, et aux performances devenues tout à
fait honorables. Ce qui est en cause, ce n'est pas la
technique, mais l'usage que l'on en fait.

Car cette nouvelle facilité technique ouvre la porte à ce
type de comportement. Certes, les photographes
professionnels ou amateurs éclairés ont sû l'intégrer dans
leur pratique, et en tirer un réél avantage, pour un
enrichissement de la pratique photo, et des images obtenues.
Mais le photographe grand public, déjà pas toujours averti,
("Rapproche toi Tante Yvonne, pour être sur la photo!")
n'éprouve même plus le moindre besoin de créativité. Son
action se bêtifie, il ne devient plus qu'un simple
presse-bouton, plus motivé par la bidouille Photoshop que
par la capture de l'instant éphémère. Ce n'est pas le
numérique qui tue la photo. C'est la facilité qui tue le
photographe. L'image produite n'a quasiment plus rien
d'humain, toute entière abandonnée à la technique. Bientôt,
on ne reconnaîtra plus un style Robert Doisneau ou Jean-Loup
Sieff, mais un style Olympus ou Nikon Coolpix. 

A quand le boitier tout automatique, qui décidera lui même
du sujet, du cadrage, et choisira tout seul le moment
opportun pour déclencher?
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